Alban - San Ghjuvanni

L’archéologie préventive au service du patrimoine et de l’aménagement urbain.
Paru dans le Corse Hebdo de vendredi 8 septembre 2006



Alban - San Ghjuvanni

L’archéologie préventive est un dispositif législatif et réglementaire qui permet de concilier les exigences scientifiques de la recherche historique avec les impératifs d’un aménagement moderne du territoire.

D’une manière générale, tout projet d’aménagement, quel qu’il soit (route, voie ferrée, construction d’immeuble, projet public ou privé…), qui concerne un site pouvant receler des vestiges archéologiques fait l’objet, par les services de l’Etat, d’une prescription de diagnostic archéologique préalable. Si, en outre, ce projet est situé dans une zone archéologique officialisée par un arrêté préfectoral, ce diagnostic est encore plus nécessaire car la présomption de présence de vestiges est plus forte. Il peut aboutir à une fouille préventive.


Voici une chronologie sommaire du dossier Alban-San Ghjuvanni (1)

1° - Le zonage archéologique d’Ajaccio (dans son état provisoire) a été présenté, le 18 février 2004, à la commission d’urbanisme de la ville. Cette commission préparait la séance du Conseil municipal du 23 février. L’assemblée délibérante a pu ainsi prendre connaissance de ce zonage au moment même où elle devait débattre et adopter une modification du Plan d’occupation des sols permettant un aménagement d’ensemble du site Alban (suppression partielle d’un emplacement réservé, définition d’un projet comportant la cession gratuite à la commune de la parcelle 102 après son aménagement en placette…).


Une présentation publique du zonage archéologique d’Ajaccio a eu lieu le 23 avril 2004 à l’occasion d’une conférence-débat organisée par la Ville et animée par le Conservateur régional de l’archéologie et des monuments archéologiques.


2° - Le propriétaire du site Alban (terrain classé constructible au Pos) qui souhaitait réaliser un immeuble sur son terrain, a demandé à l’Etat, quelques mois avant de déposer sa demande de permis de construire, que soit réalisé un diagnostic archéologique préalable, puisque la carte archéologique était connue (même si elle n’avait pas encore fait l’objet d’un arrêté préfectoral définitif).


3° - Ce diagnostic concernait les deux parcelles du promoteur maître-d’ouvrage :

- la parcelle BP 102, qui devait, en surface, être aménagée en placette, avant d’être cédée gratuitement à la commune (son sous-sol devait accueillir quelques places de parking) ;

- et la parcelle BP 103 sur laquelle était envisagée la construction d’un immeuble de cinq étages, avec des parkings souterrains.



4° - Le diagnostic, prescrit par arrêté préfectoral du 5 avril 2004, a été réalisé durant l’été 2004. Il s’est révélé positif sur une partie de la parcelle 102 et négatif sur toute la parcelle 103. Par arrêté en date du 28 octobre 2004, le Préfet prescrit donc, conformément à la loi, une fouille archéologique préventive sur une partie importante de la parcelle 102.


5° - C’est également au cours de l’été (26 juillet 2004) que le promoteur a déposé une demande de permis de construire pour réaliser son immeuble. Une fouille préventive n’est pas contradictoire avec un permis de construire. Mais il faut que le permis mentionne explicitement la prescription de fouille : c’est le cas pour le permis Alban (délivré par le Maire, le 20 décembre 2004).


6° - Le Préfet, par arrêté en date du 24 février 2005, autorise la fouille préventive sur la parcelle 102. Le promoteur-maître d’ouvrage confie cette tâche à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) qui avait déjà réalisé, en 2004, le diagnostic préalable (archéologues : MM Chessa et Comiti).

M. Daniel Istria est désigné comme responsable scientifique de l’opération de fouille. Le contrat prévoit que le chantier doit s’ouvrir le 14 mars et s’achever le 22 avril 2005.


7° - Les découvertes réalisées en début de fouille incitent les archéologues à demander une prolongation aux fins d’achever leurs investigations. A la suite d’une visite du site, le 9 avril, en présence du Maire, du Directeur de cabinet du Préfet, du Directeur de cabinet du Président du conseil exécutif de Corse, une réunion de travail s’est tenue le 11 avril en présence du promoteur-maître d’ouvrage. Ce dernier accepte une prolongation de la fouille, à ses frais, jusqu’au 13 mai inclus.


8° - C’est au cours de cette prolongation (début mai 2005) que l’équipe dirigée par Daniel Istria découvre le baptistère de la première cathédrale d’Ajaccio enfoui là depuis environ 14 siècles ! Le 18 mai 2005, Daniel Istria rédige une première note d’étape sur les résultats de la fouille (2).


9° - Cette découverte entraîne une importante réunion de concertation (21 mai 2005) associant la Ville, l’Etat (Drac-Abf), la Ctc, l’Inrap et le promoteur qui avait accepté une deuxième prolongation de la fouille, jusqu’au 10 juin 2005, à ses frais. Ce nouveau délai permet aux chercheurs de parvenir jusqu’au substrat granitique et d’affirmer que la parcelle 102 a été entièrement fouillée. Un arrêté préfectoral du 2 juin 2005 porte création (officielle) du zonage archéologique d’Ajaccio.


10° - La Commission interrégionale de la recherche archéologique du Sud-Est (Cira), ayant estimé au cours de sa réunion du 9 juin 2005, que la découverte du baptistère paléochrétien d’Ajaccio présentait un intérêt exceptionnel, propose sa protection juridique au titre des monuments historiques et sa conservation in situ. Durant l’été 2005, à la suite de plusieurs réunions de travail, et compte tenu de l’importance de la découverte, le propriétaire décide de faire appel à un Architecte en chef des monuments historiques pour étudier, avec son propre architecte, un projet de conservation sur site du baptistère de San Ghjuvanni.



11° - Ce projet, d’une très grande qualité, est présenté à la population du quartier, à l’occasion d’une réunion publique tenue à l’école Saint Jean, le 19 novembre 2005, en présence du maire, des représentants de la Drac, de la Ctc et de personnalités de la culture. Il s’agit d’un espace muséographique (antiquarium) de 530 m2 occupant près de la moitié de la parcelle 102.


12° - Une demande de permis de construire modificatif est, dans le même temps, déposée par le propriétaire aux fins de réaliser cet antiquarium qui sera mitoyen de l’immeuble collectif projeté sur la parcelle 103.


13° -  Ce permis de construire modificatif, accordé par arrêté du maire en date du 9 mars 2006, réduit l’emprise de la future placette sur la parcelle 102, supprime les parkings prévus sous cette dernière et permet de réaliser l’espace muséographique. C’est ce permis de construire modificatif qui a été déféré devant le Tribunal administratif de Bastia par MM. Franchi et Filoni. Le permis de construire initial (qui concerne l’immeuble collectif) n’a pas été attaqué : il est devenu définitif depuis le 25 avril 2005.


14° - Compte tenu de la contiguïté entre les deux parcelles, et bien que le diagnostic préalable ait été négatif sur la parcelle 103, le permis modificatif prévoit explicitement une surveillance archéologique des terrassements à venir sur cette parcelle. Cette surveillance sera exercée par la Direction Régionale des Affaires Culturelles qui missionnera un archéologue à cet effet.


15° -  Le pré-financement de l’espace muséographique (antiquarium) est assuré par le promoteur. Il s’agit là d’un effort exceptionnel (unique en France, selon certains spécialistes du domaine) de mécénat culturel en faveur de l’archéologie.


16° - En attendant les travaux de construction de l’immeuble et de l’antiquarium, la sécurité du baptistère est garantie par une protection provisoire réalisée, dans les règles de l’art, par le propriétaire, sur instruction et avec le concours financier de la Direction régionale des affaires culturelles.


En conclusion, le dossier Alban est exemplaire. On y retrouve, en dépit de quelques polémiques, toutes les composantes d’un projet réussi : respect des procédures législatives et réglementaires relatives à l’archéologie préventive, partenariat étroit entre la Ville, l’Etat et les archéologues, attitude compréhensive du propriétaire, souci permanent de l’intérêt général.


Ajaccio, le 17 août 2006


Pour la Direction municipale

Le Maire adjoint,

Délégué à l’urbanisme, à l’aménagement et au logement


Paul Antoine LUCIANI


NOTES
 

(1)    - Cette chronologie retrace les étapes juridiques de la construction du projet urbanistique et patrimonial. Elle ne fait aucune place aux différents incidents qui ont émaillé cette période (friche longtemps occupée par des personnes sans domicile fixe, plaintes et délégations contre les nuisances, incendie des bâtiments, arrêté de péril, délocalisation des SDF, démolition, dépôts d’ordures et de tuyaux amiantés, nettoiement, clôture réglementaire, polémiques diverses…)


(2)     -   Voici une présentation succincte, plus récente, de la fouille Alban San Ghjuvanni :

« Une fouille préventive a été réalisée par une équipe de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) entre le 14 mars et le 10 juin 2005 en amont de la construction d’un parking souterrain et d’un immeuble d’habitations au cœur de la ville actuelle d’Ajaccio. Cette fouille a porté sur une superficie de 1000 m2 et a permis de mettre au jour  une partie du groupe épiscopal paléochrétien et médiéval placé sous le double vocable de saint Jean-Baptiste et saint Euphrase. La localisation précise de la cathédrale primitive reste inconnue, mais son baptistère a été intégralement fouillé. Il s’agit d’un édifice polylobé attribué à la fin du Ve ou au VIe siècle, largement influencé par l’architecture vandale et byzantine d’Afrique du Nord. Durant le haut moyen âge (VIIe IXe siècles), il fait l’objet de nombreuses modifications, avant d’être intégré dans une vaste église pourvue d’une profonde abside semi-circulaire. C’est autour d’elle que sont installées les plus anciennes sépultures. Elles sont à l’origine d’un cimetière dont l’utilisation se prolonge jusqu’au XVIe siècle, moment du transfert du siège épiscopal à l’intérieur de la citadelle fondée en 1492. L’ancienne église est peu à peu abandonnée, mais les évêques continueront de s’y rendre pour prendre possession de leur titre au moins jusqu’en 1757.

Bien qu’appartenant à une société immobilière privée, les vestiges vont faire l’objet d’une restauration et d’une mise en valeur. » (Inrap – 24 juillet 2006)